En 1985, un coup d’État manqué du colonel Diarra Traoré contre le président feu Général Lansana Conté a secoué la Guinée. À cette occasion, plusieurs hauts fonctionnaires et personnalités du pays ont payé les conséquences. Ce mardi 10 décembre, notre rédaction est allée rencontrer un rescapé de cet événement, qui a passé deux ans en détention à la prison des 32 escaliers, au camp Alpha Yaya Diallo, avec plusieurs de ses collègues.
Avenirguinee : Bonjour Monsieur, acceptez-vous de vous présenter à nos lecteurs, s’il vous plaît ?
Ibrahima Sory Dioumessy : Je suis Ibrahima Sory Dioumessy, une des victimes des 32 escaliers et rescapé du coup d’État manqué du colonel Diarra Traoré en 1985. Je suis aussi le président de l’Association des Victimes de la Répression (AVR).
Avenirguinee : Pouvez-vous nous parler de votre parcours académique, qui vous a conduit à la présidence de cette structure ?
Dioumessy : J’ai fait mes études supérieures à Yougoslavie puis en Algérie, à l’université Gamal. Je suis diplômé en droit et en sciences administratives. J’ai été magistrat à la retraite et j’ai aussi occupé le poste de directeur général de la police nationale sous le président Lansana Conté.
Avenirguinee : Parlez-nous de la répression de juillet 1985. Qu’est-ce qui s’est réellement passé ?
Dioumessy : L’Association des Victimes de la Répression est née de la tentative de coup d’État manqué du colonel Diarra Traoré en 1985. Après l’annonce du Conseil Suprême d’État du colonel Diarra Traoré, il y a eu une véritable rafle à travers le pays, et nous avons été victimes de cette rafle. Nous avons été arrêtés sans jugement et emprisonnés. Nous avons passé trois ans en détention, puis nous avons été libérés par un décret du président Lansana Conté. À partir de cette libération, les victimes innocentes que nous étions avons rencontré le Comité Militaire du Redressement National. Après des débats, il a été reconnu que nous étions innocents. Le président a alors pris une ordonnance d’amnistie, ordonnant la restitution de nos biens. Nous sommes restés dans cette situation, et mes collègues m’ont désigné pour aller à Genève, où j’ai rencontré le Conseil des Droits de l’Homme. Nous avons porté plainte contre le gouvernement guinéen pour non-exécution de l’ordonnance de restitution de nos biens et indemnisation. Nous étions 525, mais la situation est restée bloquée jusqu’à aujourd’hui.
Avenirguinee : Quand vous avez été arrêtés, comment avez-vous vécu la prison et où étiez-vous détenu ?
Dioumessy : D’abord, j’ai été conduit au camp Boiro pour la première fois, avant le coup d’État de Diarra. Avant cela, nous étions à l’école de Yougoslavie par l’intermédiaire des ministres Fodéba Keita et Kaman Diaby. Malheureusement, après la perte de leurs postes, nous avons subi des conséquences. Nous avons réagi en Europe et avons été rapatriés à Conakry, où nous avons été directement conduits au camp Boiro. Après un séjour là-bas, nous avons été libérés et réintégrés dans la police. À cette époque, Boiro, qui faisait partie de notre promotion, a été exécuté dans l’avion entre Conakry et Kankan, et le complot impliquait presque toute l’armée et de nombreux hauts cadres.
Avenirguinee : Comment avez-vous été arrêté le 4 juillet 1985 ?
Dioumessy : Le 4 juillet, à 20h, M. Amadou Damaro Camara, qui vient d’être condamné par la CRIEF, est allé à la radio pour annoncer que le colonel Diarra Traoré avait pris le pouvoir au nom du Conseil Suprême d’État. Cela a déclenché une rafle dans toute la Guinée. Nous avons été pris dans cette rafle et conduits au camp Alpha Yaya Diallo, dans la prison des 32 escaliers, où nous avons passé deux ans de détention. Nous n’avons jamais vu le soleil, même une seconde, pendant ces deux années de souffrances.
Avenirguinee : Comment s’est passée votre détention à 32 escaliers ?
Dioumessy : La torture était à ciel ouvert. Il y avait un manguier où l’on nous attachait, puis on nous fouettait pour nous obliger à avouer ce que nous n’avions pas fait. J’ai vu des choses terribles, comme le cas de Lancinet Touré, commissaire central de Coyah, qui a été pendu, puis est tombé sur sa tête et est mort sur place. Hommes et femmes ont subi des tortures similaires. Les femmes étaient déshabillées, puis envoyées sous le manguier. Parfois, des citoyens des quartiers venaient écouter nos cris. Dans les cellules, nous étions huit à vivre dans une petite pièce de deux mètres carrés. Lorsque quatre étaient assis, les autres restaient debout. Pendant deux ans, c’était notre vie, entre les frappes quotidiennes et la déshumanisation totale.
Avenirguinee : Comment faisiez-vous vos besoins biologiques dans de telles conditions ?
Dioumessy : Il y avait un seau sans couvercle dans chaque cellule, et nous devions faire nos besoins devant nos compagnons de détention, avec l’odeur qui restait plusieurs jours. Quand la choléra a frappé en juillet 1986, la Croix-Rouge a voulu intervenir, mais les autorités ont refusé. Un de nos compagnons, Mamadou Lamine Sow, a soigné les malades, mais 2/3 d’entre eux sont morts en prison. Les médicaments envoyés par la Croix-Rouge ont été détournés par le général Anssoumane Konaté, qui les a revendus à Bamako.
Avenirguinee : Combien êtes-vous à être encore en vie aujourd’hui ?
Dioumessy : Nous sommes une centaine à être vivants. Beaucoup d’entre nous sont morts pendant cette période de souffrances. À notre arrestation, après les enquêtes, 18 à 19 personnes ont été fusillées la nuit du 18 au 19 juillet. D’autres ont été exécutés peu après. Le pays est en retard, non pas à cause de la pauvreté, mais à cause de ces malédictions qui nous pèsent encore aujourd’hui.
Entretien réalisé par Ibrahima Sory Camara pour avenirguinee.org



