Entreprendre tout en gérant la vie de famille représente un défi majeur pour de nombreuses femmes. Hadja Madina Daff a su relever ce défi avec brio en s’imposant dans un secteur historiquement masculin. En l’an 2000, elle est devenue la toute première femme guinéenne à fonder et diriger une entreprise de sécurité : la Société Service Privé de Prestations (SPP-Sécurité).
Dans cet entretien exclusif accordé à la rédaction d’avenirguinee.org ce mardi 4 août 2026, la fondatrice revient sur son parcours pionnier, sa vision de la profession, la place accordée aux femmes au sein de ses effectifs et les secrets de sa longévité.
Avenirguinee.org : Bonjour Madame. Pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas, pouvez-vous vous présenter ?
Mme Diaby Madina Daff : Bonjour. Je suis la fondatrice et dirigeante de l’entreprise SPP-Sécurité.
Pouvez-vous nous présenter votre entreprise et préciser vos principaux domaines d’intervention ?
Il est toujours difficile de parler de soi-même. Ce qu’il faut retenir, c’est que nous évoluons dans le gardiennage et la surveillance physique. La vision de SPP est simple : faire de notre structure un modèle de la sécurité privée et un exemple réussi d’entrepreneuriat féminin.
J’ai eu la chance d’avoir un mentor qui a été le pionnier de la sécurité privée en Guinée ; je suis en quelque sorte son pur produit. Dans les années 1993-1994, il était le seul sur ce marché et nous gérions la protection des représentations diplomatiques ainsi que des institutions nationales et internationales. À ses côtés, j’ai géré les campagnes de recrutement et suivi plusieurs formations spécialisées. Titulaire d’une licence en ressources humaines, c’est tout naturellement que je me suis retrouvée dans ce secteur.
Notre ambition est aussi de féminiser la sécurité privée. À mes débuts, lorsque j’ai déposé mon dossier d’autorisation auprès du ministre Ibrahima Bangoura, il m’a regardée et m’a dit : « Pourquoi la sécurité privée, qui est un domaine réservé aux hommes en tenue ? » Je lui ai répondu : « M. le Ministre, donnez-moi ma chance. Si j’y arrive, nous verrons ; si j’échoue, vous ne me renouvelerez pas l’agrément. » Certains avaient parié que je ne tiendrais pas trois mois. J’ai franchi le cap des trois premiers mois, puis le ministre m’a accordé six mois supplémentaires. C’est ainsi que je suis devenue la première femme à diriger une entreprise de sécurité privée en Guinée.
Cela n’a pas été facile. Le premier obstacle auquel une femme entrepreneure fait face, c’est la confusion entre sa personne et le service qu’elle vend. On pense trop souvent qu’une femme ne peut obtenir des contrats qu’en cédant à des avances personnelles, au lieu de juger sa qualification. Cela a longtemps freiné le développement de SPP.
En contrepartie, j’ai eu la chance d’avoir dès le départ des collaborateurs dévoués qui se sont approprié le projet. Je leur tire mon chapeau, car il n’est pas toujours simple pour des hommes d’être dirigés par une femme. Les hommes ont souvent une vision globale, là où la femme s’attache aux détails. C’est précisément cette complémentarité qui fait la force de l’entrepreneuriat féminin.
Justement, quelle est la place accordée aux femmes au sein de votre entreprise aujourd’hui ?
Aujourd’hui, 45 % de nos employés sont des femmes. Les équipes de nuit, par exemple, sont quasi exclusivement féminines, accompagnées de quelques hommes. Nous échangeons actuellement avec leurs époux pour leur permettre de travailler sereinement, car pour nous, l’équité passe d’abord par l’égalité des chances.
Allier vie entrepreneuriale et vie de foyer reste complexe. Comment êtes-vous parvenue à trouver cet équilibre et quel a été votre principal soutien ?
Mon mari, paix à son âme, a été mon tout premier supporter. Mais cela a demandé du dialogue et du respect mutuel. Au début, il souhaitait que je rentre à la maison avant 18h30 pour la prière. Or, dans la sécurité privée, 18h00 correspond au moment stratégique où les équipes de nuit se mettent en place et où l’on gère les urgences (maladies, absences, accidents). Si la dirigeante abandonne le terrain à cette heure précise, la société ne peut pas tourner.
Pour ne pas le heurter, j’ai respecté son exigence pendant un mois, puis j’ai profité de ce temps pour lui expliquer la réalité de mon travail. Pour le rassurer, je lui ai proposé de m’accompagner sur le terrain. Un soir, alors que nous étions de sortie vers 2h ou 3h du matin pour soutenir nos agents, il a été témoin d’échanges de tirs entre les forces de l’ordre et des malfrats. Ce jour-là, il a pris pleinement conscience des réalités et des risques de mon métier. Jusqu’à son décès, chaque fois que je devais sortir faire des rondes nocturnes, il faisait deux rak’ats de prière pour moi et pour l’entreprise.
Si j’avais choisi l’affrontement, je n’aurais jamais obtenu ce soutien. C’est là que certaines femmes se trompent : au foyer, il ne s’agit pas de rivaliser avec son conjoint, mais de se compléter dans le respect.
Il est souvent facile de créer une entreprise, mais difficile de la pérenniser. Quel est le secret de la réussite et de la longévité de SPP-Sécurité ?
Le premier secret, c’est le respect mutuel. Dans notre domaine, le capital humain est au cœur de tout. Ma « marchandise », ce ne sont pas des biens matériels, ce sont des êtres humains. Mes agents sont valorisés. Si un agent signale qu’un contrôleur lui a manqué de respect, j’applique le règlement intérieur et le Code du travail dans toute sa rigueur, sans état d me. Nous investissons constamment dans la formation continue pour entretenir cette culture du respect.
Le deuxième facteur, c’est la transparence financière et administrative. Le troisième, c’est le strict respect des règles établies ensemble : personne n’est au-dessus du règlement intérieur. Voilà la clé en matière de gestion des ressources humaines.
Votre entreprise collabore-t-elle aujourd’hui avec des sociétés minières en Guinée ?
Oui, nous collaborons avec des compagnies minières afin de maintenir un haut niveau de performance. Nous avons par exemple postulé auprès de Rio Tinto et notre dossier a été retenu dans leur base de fournisseurs. Nous ambitionnons d’être un modèle d’excellence et un exemple de réussite du contenu local dans la sécurité privée, tout en poursuivant la féminisation du secteur. Nous y mettons les moyens techniques et humains nécessaires.
Quels sont les principaux obstacles que vous rencontrez sur le terrain ?
Le premier obstacle est la concurrence déloyale. Certains appels d’offres manquent de transparence et semblent attribués avant même d’être publiés, l’appel d’offres ne servant parfois que de formalité administrative. Il manque un cadre régulé garantissant une compétition équitable. Le second obstacle réside dans les incertitudes liées au contexte politique et économique du pays.
Entretien réalisé par Ibrahima Sory Camara pour avenirguinee.org
+224 621 26 99 81



