Ces derniers temps, une hausse dramatique des accidents mortels est constatée sur l’ensemble du territoire guinéen, tant à Conakry qu’à l’intérieur du pays. Mercredi dernier, un drame survenu sur l’axe Kindia-Coyah a coûté la vie à 7 personnes, quelques jours seulement après la tragédie de Labé qui a fait 16 morts.
Face à cette situation préoccupante, la rédaction d’Avenirguinee.org a rencontré vendredi 6 août Aboubacar Sylla, Président de l’ONG « Club des Amis du Monde » (CAM) et acteur engagé de la société civile. Il livre une analyse sans détour sur ce fléau et pointe du doigt les défaillances institutionnelles, la qualité des infrastructures et le facteur humain.
Pour le Président du CAM, la route est devenue le principal facteur de mortalité en Guinée : « C’est vrai qu’aujourd’hui, les accidents de la route constituent un problème de santé publique. Ils tuent plus que le VIH/SIDA ou le paludisme. On disait autrefois que la pathologie la plus meurtrière en Guinée était le palu, mais aujourd’hui, les accidents sont devenus la première cause de mortalité dans notre pays. Rien qu’entre juillet et ce début du mois d’août, le seul tronçon Conakry-Mamou a enregistré plus d’une quarantaine de morts, au vu et au su de tous. Au sein du Club des Amis du Monde, cela fait 4 à 6 ans que nous travaillons sur la sécurité routière et ferroviaire. Nous avons collaboré avec des partenaires miniers sur la route de Kankan, à Sangarédi sur le tronçon CBG-Sangarédi, ainsi qu’avec Rio Tinto Simfer le long du corridor. »
Revenant sur les facteurs explicatifs de ces tragédies à répétition, Aboubacar Sylla remet en cause l’efficacité des contrôles routiers et la responsabilité des forces de sécurité : « Les deux causes principales sont les infrastructures et le comportement humain. Aujourd’hui, nous voyons de jeunes conducteurs inexpérimentés prendre le volant. Ils passent devant les forces de sécurité routière qui, pour 10 000 ou 20 000 GNF, mettent en danger la vie de nombreux Guinéens. Imaginez un minibus qui quitte N’Zérékoré pour Conakry avec un seul chauffeur, avec des passagers et des enfants accrochés par des cordes à l’extérieur du véhicule de N’Zérékoré jusqu’à la gare de Madina ou de Bambéto. Devant quelle autorité passent-ils ? Combien de barrages y a-t-il sur ce trajet ? Et pourtant, ils franchissent tous ces contrôles. Pour moi, on accuse à tort les seuls conducteurs. Si les chauffeurs faillissent sur toute la ligne, c’est parce qu’il n’y a pas d’autorité ferme en face. »
Au-delà de la conduite, le président du CAM critique sévèrement la qualité technique du réseau routier et le suivi des travaux publics : « Prenez nos routes. Avec l’appui de Rio Tinto, nous venons de réaliser une évaluation du tronçon Conakry-Mamou, du carrefour KM 36 jusqu’à Mamou. Cette route a été classée une étoile. C’est comme pour les hôtels : les meilleurs sont classés 4 ou 5 étoiles. La route Conakry-Mamou est classée une étoile, ce qui signifie qu’il s’agit d’une route à très haut risque. Nous avons chiffré l’évaluation économique pour la corriger, mais la réalité est que cette route est faite pour tuer, non pour transporter les citoyens en sécurité. Pourtant, nous avons un ministère des Infrastructures et un ministère des Transports. L’infrastructure routière guinéenne est mal conçue. Comment peut-on avoir autant d’ingénieurs dans ces ministères et obtenir de tels résultats ? Les routes que nous construisons se détériorent en moins de six mois. Qui peut poser du bitume sur du simple sable compacté ? C’est seulement en Guinée que je vois ça. Les ingénieurs et cadres guinéens laissent des entreprises exécuter de tels travaux payés à coups de milliards issus du contribuable. »
Face à la multiplication des axes à forte densité commerciale et à la reconversion professionnelle massive vers le secteur des transports, l’ONG préconise une réforme globale : « Aujourd’hui, les accidents sont évitables. Mais il faut que les autorités en charge de la sécurité routière, des transports, des infrastructures et la société civile unissent leurs forces. Regardez la route Conakry : avec l’arrivée des géants miniers comme Rio Tinto, la pression exercée par les gros engins et camions sur nos routes s’est démultipliée. Parallèlement, de nombreux jeunes diplômés sans emploi passent rapidement leur permis en auto-école et deviennent immédiatement transporteurs. Or, on ne devient pas transporteur de personnes du jour au lendemain. Dans les pays rigoureux, pour transporter des êtres humains, il faut des qualifications strictes et un système de permis à points. Ici, quelqu’un peut provoquer un accident mortel faisant 10 victimes, être libéré le lendemain, repasser au même endroit et s’en vanter. Est-ce seulement la faute du chauffeur ? Non, c’est l’autorité qui a abandonné des personnes incompétentes derrière un volant au lieu de protéger les citoyens. »
Pour enrayer durablement l’hécatombe, Aboubacar Sylla appelle à une fermeté judiciaire exemplaire contre les comportements irresponsables : « Un conducteur qui prend le volant en état d’ébriété et un criminel qui braque avec une arme doivent être punis de la même manière : ce sont tous deux des assassins. Un chauffeur qui consomme de l’alcool jusqu’à perdre conscience avant de conduire met sciemment des lives en danger. Combien d’assassins de ce type circulent chaque jour au départ de nos gares routières ? Si nous ne prenons pas garde, d’ici cinq ans, les accidents représenteront près de 90 % des causes de mortalité dans notre pays. Il faut que les autorités se réveillent. À part peut-être le tronçon vers Kissidougou-Guéckédou, aucune route guinéenne ne respecte les standards. Avec une autorité dotée d’une vraie vision et qui aime ce pays, nous pouvons stopper cela. L’État a la puissance nécessaire pour agir s’il le souhaite. Le laxisme actuel a déjà coûté la vie à trop de Guinéens pour des défaillances qui auraient pu être évitées. »

Ibrahima Sory Camara pour Avenirguinee.org
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