Depuis plus de deux ans, une ombre plane sur les quartiers de Conakry et les zones portuaires du pays : le Kush. Cette drogue de synthèse, qui fait des ravages chez les adolescents, inquiète autant les parents que les autorités. Entre comas profonds et traumatismes physiques graves, le constat est alarmant. Pour comprendre l’ampleur du phénomène et explorer des pistes de solution, nous avons rencontré ce mercredi le Dr Amadou Yalla Camara, médecin anesthésiste-réanimateur et responsable du service d’urgence du CHU Donka.
Médecin anesthésiste-réanimateur, il est aux premières loges de cette crise sanitaire en tant que responsable des urgences du plus grand centre hospitalier de Guinée.
Avenirguinee : Docteur, la drogue Kush frappe de plein fouet la jeunesse guinéenne, touchant parfois des enfants dès l’âge de 10 ans. Quelle analyse faites-vous de cette situation ?
Dr Amadou Yalla Camara : C’est un véritable fléau national, un problème de santé publique majeur. Depuis 2022, nos services d’urgence reçoivent régulièrement de jeunes patients en état de détresse absolue. Certains arrivent dans le coma, d’autres présentent des traumatismes buccaux et labiaux impressionnants. Nous avons atteint un pic en 2024 avec des centaines de cas. Bien que la fréquence semble légèrement diminuer, les symptômes restent d’une extrême gravité : les victimes ne respirent presque plus ou arrivent avec la langue littéralement broyée par des pinces, car l’entourage, pensant qu’ils allaient « avaler leur langue », utilise des outils de fortune pour la retenir, provoquant des blessures nécessitant de la chirurgie réparatrice.
On parle d’une dangerosité extrême. Que sait-on réellement de la composition chimique du Kush ?
C’est une drogue de synthèse spécifique à l’Afrique de l’Ouest, initialement apparue en Sierra Leone. Étant voisins, l’approvisionnement se fait facilement. Sa composition n’est pas standardisée, ce qui la rend encore plus imprévisible. C’est un mélange toxique de cannabis et de produits synthétiques comme les opioïdes (dérivés de l’opium). Certains fabricants artisanaux y ajoutent des stimulants et des psychostimulateurs pour décupler l’effet de plaisir. Elle est souvent fumée, parfois même mélangée au tabac de chicha à l’insu des consommateurs.
Quels sont les signes immédiats qui doivent alerter après une consommation ?
Au-delà de l’effet recherché par le consommateur cette sensation d’insouciance et de plaisir les signes de toxicité sont brutaux : perte de connaissance, détresse respiratoire sévère et cette fameuse sensation de suffocation ou de « langue qui tombe ». Dès que la dose devient toxique, le corps lâche.
Face à une victime en crise, quels sont les gestes qui sauvent ?
Le plus important est d’orienter immédiatement la victime vers une structure hospitalière compétente. Il ne faut pas tenter de manœuvres artisanales sur la langue, au risque de causer des infirmités permanentes. À l’hôpital, nous disposons d’antidotes spécifiques. Ces produits s’opposent aux effets des opioïdes, permettent le réveil du patient et améliorent instantanément sa respiration. La rapidité de la prise en charge est la clé entre la vie et la mort.
Pour finir, comment éradiquer ce phénomène en Guinée ? Est-ce une défaillance de l’État ou des parents ?
La responsabilité est partagée. Elle commence au sein de la cellule familiale, mais l’État a aussi son rôle à jouer. Pour moi, l’arme absolue reste la sensibilisation. Il faut informer la communauté et les familles sur les dangers réels de ce produit. Ces jeunes sont l’avenir et la force vive de notre pays ; les voir s’autodétruire est une tragédie. La répression a ses limites, c’est par l’éducation et la prévention permanente que nous protégerons notre jeunesse.
Ibrahima Sory Camara pour avenirguinee.org



