Dans un décret rendu public la nuit dernière à la télévision nationale, le Président de la République a procédé à un nouveau remaniement ministériel. Ce changement est marqué par la reconduction de la majorité des membres de l’équipe sortante et l’entrée de quelques nouveaux visages.
Interrogé par notre rédaction ce mardi 28 juillet, Aboubacar Sylla, acteur de la société civile et Président de l’ONG « Club des Amis du Monde » (CAM), a partagé son analyse sans détour sur ces nominations : « Les Guinéens s’attendaient vraiment à un véritable remaniement après tant d’attente. Pourtant, plus de 90 % des cadres en place ont été reconduits. C’est une ferme conviction du Président de la République. Mais en observant la configuration actuelle et les nouvelles personnalités qui intègrent le gouvernement, beaucoup m’étaient pratiquement inconnues. Celle qui a particulièrement retenu mon attention est la nomination au ministère de l’Éducation nationale de Mme Bintou Keita, venue de RDC où elle gérait des conflits, pour venir désormais piloter l’éducation. Pour moi, ce sont des choix qui méritaient une mûre réflexion. Le fait de nommer des gens sans tenir compte de leur profil est précisément ce qui paralyse une grande partie de notre administration. Certains cadres ont effectué tout leur parcours au sein d’un département ministériel, mais on les ignore. Et un beau matin, on parachute une personne venue de nulle part, qui ne connaît rien du secteur, sous prétexte qu’elle a des affinités ou qu’elle a fait du bruit. Si vous examinez le bilan socio-économique de 80 % de ces ministres, vous ne trouverez pas grand-chose. Pourtant, pour gérer un département, il faut un minimum de connaissances et d’expérience en la matière. Mes attentes restent donc très réservées suite à ces nominations, car ce sont essentiellement les mêmes figures qui sont aux affaires depuis le début de la transition. »
Poursuivant son analyse, le Président du CAM est revenu sur les promesses de rupture et la gestion des secteurs clés : « Le président avait pourtant pris des engagements fermes devant le peuple de Guinée : pas de recyclage. Mais un beau matin, on voit un Bea Diallo, qui a déjà servi dans ce même département, revenir. Pour quel bilan ? Pourquoi avoir scindé le ministère de la Jeunesse, des Sports et de la Culture ? Nous avons connu presque tous les régimes depuis Sékou Touré. Historiquement, le sport, la jeunesse et la culture doivent aller de pair pour rationaliser les dépenses de l’État. »
Aboubacar Sylla pointe également du doigt les faiblesses des politiques publiques à destination des jeunes et l’état dégradé des voies de communication : « Prenez la jeunesse : depuis l’époque de feu Hadja Koumba Diakité sous le général Lansana Conté, je n’ai pas vu d’efforts structurants d’un ministère en charge de la jeunesse. À son époque, des fonds d’insertion et d’accompagnement avaient vu le jour. Ces vingt dernières années, quel soutien la jeunesse guinéenne a-t-elle réellement reçu ? Si le gouvernement n’offre pas un cadre d’épanouissement, d’éducation et d’insertion socio-professionnelle, les jeunes risquent leur vie en mer ou se retrouvent incarcérés à l’étranger. C’est la même chose pour les infrastructures routières ou le transport. Après évaluation, la seule route correctement classée est celle de Mamou ; toutes les autres sont dans un état dégradé. En ramenant les mêmes personnes sur les mêmes projets, il faut s’attendre aux mêmes résultats, à moins que le président n’évalue fermement chacun aux résultats. De plus, face aux récents drames routiers qui ont coûté la vie à plus de 22 Guinéens entre Mamou et Kindia en une semaine, aucune déclaration officielle ni deuil national n’a été proclamé. Les ministères sectoriels doivent prendre leurs responsabilités. Le défi est immense. »
Concernant la nomination de l’ancienne Directrice générale des élections, Mme Djénabou Touré, au poste de ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation, le leader d’ONG s’est montré nettement plus favorable : « Elle a assumé sa mission lors des élections. Elle est allée jusqu’au bout et elle appartient à ce département. C’est ce que je soulignais au départ : je préfère une ministre issue de son secteur plutôt qu’une personne parachutée. Elle a géré le processus au niveau des quelque 3 000 communes, les résultats sont sortis et le calme a régné. Elle connaît le terrain, les préfets et les sous-préfets. Sa nomination à ce poste est tout à fait logique. »
En guise de conclusion, le Président du CAM a rappelé le rôle de veille qu’entend jouer la société civile : « En tant qu’acteurs de la société civile, nous ne sommes pas contre les personnes, mais nous interrogeons leurs compétences et l’adéquation de leur parcours avec les attentes du peuple. Si on l’avait envoyée à la Santé, j’aurais critiqué ce choix. Si tous les responsables gardent la tête sur les épaules et cherchent à servir le pays plutôt qu’à se servir, la Guinée se portera mieux. Il faut placer des cadres compétents, animés par le patriotisme, avec des indicateurs et des objectifs de résultats clairs. Nous disposons désormais d’une Assemblée : il reste à voir si elle sera l’Assemblée du peuple ou celle du gouvernement. Dans une démocratie, il faut que le pouvoir arrête le pouvoir. »
Ibrahima Sory Camara, pour avenirguinee.org
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