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Souveraineté numérique : pourquoi l’Afrique doit bâtir sa propre Intelligence Artificielle (Par Dr Cheick Keita)

by avenirguinee
27 août 2026
in Tribune
Souveraineté numérique : pourquoi l’Afrique doit bâtir sa propre Intelligence Artificielle (Par Dr Cheick Keita)

En tant que fils D’Afrique et en ma qualité de President fondateur de OPND ( Observatoire Panafricain du Numérique pour le Développement), j’appelle les Dirigeants Africains à répondre à  cette question urgente 🚨 et Indispensable :

Pourquoi l’Afrique doit créer son intelligence artificielle, avec ses langues, ses données et ses propres références

« Si vous prenez la décision d’utiliser l’autoroute des autres, vous devez payer le passage. Mais si vous construisez votre propre autoroute, elle vous appartient. »

Cette métaphore résume un enjeu stratégique majeur pour l’Afrique à l’ère de l’intelligence artificielle.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle qui nous entoure parle principalement avec les mots, les références, les représentations et les catégories produites ailleurs. Elle connaît Shakespeare, Hollywood, les capitales européennes et américaines, les références culturelles occidentales. Elle est souvent beaucoup moins à l’aise avec les langues africaines, les histoires africaines, les traditions orales, les réalités sociales de nos villages, nos quartiers, nos marchés, nos systèmes de parenté, nos imaginaires et nos différentes manières de comprendre le monde.

Ce n’est pas simplement un problème de technologie.

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C’est un problème de souveraineté.

Une intelligence artificielle n’est jamais seulement un algorithme. Elle est construite à partir de données, de langues, d’images, de textes, de voix, de classifications et de décisions humaines. Celui qui possède ces ressources possède une partie considérable du pouvoir.

L’Afrique ne doit pas devenir seulement le terrain d’entraînement de l’IA des autres

Il existe aujourd’hui un paradoxe particulièrement frappant.

Une partie du travail nécessaire au développement de l’intelligence artificielle mondiale a été réalisée par des travailleurs africains : annotation d’images, transcription audio, modération de contenus, classification de données, vérification de réponses, traduction, saisie et nettoyage de gigantesques volumes d’informations.

Des milliers de personnes ont effectué des tâches indispensables à la construction de systèmes d’IA, parfois dans des conditions de travail difficiles et pour des rémunérations très faibles.

Autrement dit, l’Afrique peut contribuer à produire la matière première de l’intelligence artificielle mondiale sans nécessairement posséder les infrastructures, les modèles, les entreprises et la propriété intellectuelle qui en tirent la plus grande valeur.

C’est là que se trouve le paradoxe.

Nous pouvons être suffisamment importants pour entraîner les machines des autres, mais pas suffisamment propriétaires pour construire les nôtres.

Cette situation doit changer.

La question n’est pas de refuser les technologies développées en Amérique, en Europe ou en Asie. Ce serait absurde. L’Afrique doit au contraire utiliser toutes les technologies disponibles.

Mais elle doit également développer ses propres capacités.

Utiliser l’IA des autres et construire son IA ne sont pas deux choix contradictoires.

L’un permet d’avancer aujourd’hui.

L’autre permet de décider de demain.

Pourquoi les langues africaines sont-elles essentielles ?

L’Afrique est l’un des continents où la diversité linguistique est la plus extraordinaire au monde.

Des centaines de langues sont parlées sur le continent. Certaines disposent d’une importante littérature écrite ; d’autres vivent principalement à travers la transmission orale.

Or une langue n’est pas uniquement un moyen de communiquer.

Une langue contient une manière de nommer le monde.

Elle contient une mémoire.

Elle contient des proverbes, des histoires, des chants, des croyances, des connaissances médicales traditionnelles, des techniques agricoles, des récits historiques, des règles sociales, de l’humour et une manière particulière de comprendre les relations humaines.

Lorsqu’une langue est absente d’une intelligence artificielle, ce n’est donc pas simplement un problème de traduction.

C’est une partie du patrimoine intellectuel et culturel qui risque de rester invisible dans la nouvelle économie numérique.

Une IA africaine doit donc pouvoir comprendre et produire les langues africaines.

Elle doit pouvoir écouter une personne parler wolof, yoruba, haoussa, lingala, swahili, amharique, zoulou, bambara, peul, kikongo ou dans d’autres langues africaines et lui répondre correctement dans sa langue.

Mais surtout, elle doit comprendre le contexte culturel dans lequel ces langues sont utilisées.

Traduire une phrase mot à mot ne suffit pas.

Comprendre une langue, c’est aussi comprendre les références, les expressions, les proverbes, l’humour, les rapports sociaux et les réalités auxquelles cette langue renvoie.

Une IA qui comprend l’Afrique doit être entraînée avec l’Afrique

Si nous voulons une intelligence artificielle qui comprenne réellement les sociétés africaines, nous devons investir dans les données africaines.

Il faut numériser les archives.

Il faut préserver les traditions orales.

Il faut enregistrer les langues.

Il faut constituer des bibliothèques numériques.

Il faut numériser les journaux, les livres, les travaux universitaires et les archives historiques.

Il faut créer des bases de données linguistiques africaines.

Il faut produire des corpus audio et vidéo.

Il faut également documenter les connaissances scientifiques et techniques produites par les chercheurs, ingénieurs, médecins, agriculteurs, entrepreneurs et artisans africains.

Mais il y a une condition fondamentale :

les Africains doivent conserver des droits sur ces données.

Nous ne devons pas reproduire dans l’intelligence artificielle le vieux modèle économique dans lequel les ressources quittent le continent pour être transformées ailleurs en produits à forte valeur ajoutée.

Pendant des siècles, l’Afrique a exporté ses matières premières et importé des produits finis.

Nous ne pouvons pas accepter que le même modèle se reproduise avec les données.

Hier, on exportait le cacao pour importer le chocolat.

Demain, il ne faudrait pas exporter nos données, nos voix, nos langues et nos connaissances pour importer des intelligences artificielles qui nous expliquent ensuite notre propre monde.

Le problème est politique autant que technique

Les algorithmes ne naissent pas dans le vide.

Ils héritent des données qu’on leur donne.

Ils apprennent à partir des images qu’on leur fournit.

Ils reproduisent les catégories utilisées pour les entraîner.

Ils reflètent, parfois, les priorités de ceux qui les financent et les conçoivent.

Si les données africaines sont absentes ou marginales, l’Afrique devient marginale dans la représentation produite par la machine.

C’est pourquoi le problème est politique.

Qui possède les données ?

Qui décide de leur utilisation ?

Qui finance les infrastructures ?

Qui possède les centres de données ?

Qui construit les modèles ?

Qui définit les normes ?

Qui détient la propriété intellectuelle ?

Qui bénéficie de la valeur créée ?

Et surtout :

qui aura le pouvoir de décider ce que l’intelligence artificielle comprendra de l’Afrique ?

Ces questions doivent être posées aujourd’hui, pas dans vingt ans.

L’enjeu n’est pas seulement culturel : il est économique

Créer une IA africaine ne signifie pas nécessairement construire demain un modèle gigantesque capable de rivaliser immédiatement avec les plus grandes entreprises technologiques mondiales.

La souveraineté technologique peut commencer autrement.

Elle peut commencer par des modèles spécialisés.

Par des systèmes de traduction pour les langues africaines.

Par des assistants vocaux capables de comprendre les accents africains.

Par des outils d’éducation adaptés aux programmes scolaires africains.

Par des systèmes agricoles conçus pour les réalités climatiques du continent.

Par des outils médicaux adaptés aux besoins locaux.

Par des systèmes juridiques capables de comprendre les différents cadres légaux africains.

Par des outils permettant aux administrations de communiquer avec les citoyens dans leurs langues.

Par des IA capables de traiter les archives historiques africaines.

Par des plateformes capables de préserver et transmettre les traditions orales.

Chaque brique compte.

Et chaque brique crée de la compétence, des emplois, des entreprises et de la propriété intellectuelle sur le continent.

Construire notre « autoroute »

Revenons à l’image de l’autoroute.

Lorsque nous utilisons l’infrastructure technologique construite par quelqu’un d’autre, nous dépendons de ses règles, de ses prix, de ses conditions d’accès et de ses décisions.

Ce n’est pas nécessairement mauvais.

Mais cela crée une dépendance.

Si demain une entreprise change ses tarifs, ferme une API, modifie ses conditions d’utilisation ou décide qu’une langue africaine n’est pas une priorité commerciale, que pouvons-nous faire ?

C’est précisément pour cette raison que l’Afrique doit construire ses propres infrastructures.

Nos centres de données.

Nos chercheurs.

Nos ingénieurs.

Nos corpus linguistiques.

Nos modèles.

Nos plateformes.

Nos normes.

Nos entreprises.

Cela ne signifie pas construire tout seuls.

L’Afrique doit coopérer.

Un pays africain seul ne dispose pas toujours des ressources nécessaires pour développer une infrastructure majeure d’intelligence artificielle.

Mais 54 pays qui mettent en commun leurs compétences, leurs universités, leurs données, leurs chercheurs, leurs entreprises et leurs marchés représentent une force considérable.

L’avenir pourrait donc être celui d’une coopération panafricaine de l’intelligence artificielle.

Une révolution culturelle, politique et technologique

La construction d’une IA africaine ne sera pas seulement une révolution technologique.

Elle sera culturelle.

Parce qu’il faudra décider que nos langues méritent d’être numérisées.

Elle sera éducative.

Parce qu’il faudra former des millions de jeunes aux mathématiques, à l’informatique, aux données et à l’intelligence artificielle.

Elle sera économique.

Parce qu’il faudra créer des entreprises africaines capables de transformer cette technologie en valeur.

Elle sera politique.

Parce qu’il faudra mettre en place des politiques publiques protégeant les données et encourageant l’innovation locale.

Elle sera également historique.

Parce que nous devons éviter que la révolution numérique reproduise les rapports de dépendance des siècles précédents.

L’Afrique doit passer du statut de consommatrice à celui de productrice

Pendant trop longtemps, le continent a été considéré comme un marché.

Un marché pour les télécommunications.

Un marché pour les logiciels.

Un marché pour les réseaux sociaux.

Un marché pour les plateformes numériques.

Un marché pour l’intelligence artificielle.

Nous devons changer de perspective.

L’Afrique n’est pas seulement un marché de 1,4 milliard de personnes.

C’est un continent de créateurs, de chercheurs, d’ingénieurs, d’entrepreneurs, d’artistes, de linguistes et de jeunes talents.

La question n’est donc plus :

« Comment l’Afrique peut-elle utiliser l’intelligence artificielle créée ailleurs ? »

La question doit devenir :

« Quelle intelligence artificielle voulons-nous créer pour nous-mêmes et pour le monde ? »

Car l’Afrique peut apporter quelque chose que les autres continents ne peuvent pas simplement importer : sa diversité culturelle, sa richesse linguistique, ses expériences sociales et ses propres manières de penser.

Construire une IA africaine pour ne pas disparaître dans le monde numérique

Le danger n’est pas uniquement de prendre du retard technologique.

Le danger est aussi de devenir invisible.

Si demain les principales intelligences artificielles du monde deviennent les intermédiaires par lesquels les enfants apprennent, les citoyens s’informent, les entreprises travaillent et les administrations communiquent, alors les représentations présentes dans ces systèmes auront une influence considérable sur les générations futures.

Il faut donc que l’Afrique soit présente dans cette nouvelle mémoire numérique de l’humanité.

Nos langues doivent y être.

Nos histoires doivent y être.

Nos scientifiques doivent y être.

Nos écrivains doivent y être.

Nos philosophes doivent y être.

Nos traditions doivent y être.

Nos réalités contemporaines doivent y être.

Et surtout, les Africains doivent participer à la définition de la manière dont ces connaissances seront utilisées.

Conclusion : ne pas seulement prendre l’autoroute, construire la nôtre

L’intelligence artificielle sera l’une des grandes infrastructures du XXIᵉ siècle.

Comme les routes, les ports, les chemins de fer et les réseaux électriques ont structuré les économies précédentes, les données, les modèles d’IA, les infrastructures de calcul et les réseaux numériques structureront une partie de l’économie mondiale de demain.

L’Afrique ne peut pas se contenter d’être passagère.

Elle doit devenir propriétaire de ses infrastructures.

Elle doit apprendre à construire ses propres « autoroutes » numériques.

Et lorsque nous construirons ces autoroutes, elles ne devront pas seulement permettre à l’Afrique de circuler plus vite.

Elles devront permettre à nos langues de circuler, à nos connaissances de survivre, à nos entreprises de grandir et à nos générations futures de participer pleinement à la définition du monde numérique.

L’enjeu n’est donc pas de créer une intelligence artificielle contre les autres.

L’enjeu est de créer une intelligence artificielle avec nous.

Une IA qui comprend l’Afrique sans avoir besoin de passer systématiquement par le regard des autres.

Une IA qui parle nos langues.

Une IA qui respecte nos cultures.

Une IA qui protège nos données.

Une IA qui crée de la valeur sur notre continent.

Une IA qui donne à la jeunesse africaine non seulement le rôle d’utilisateur ou d’annotateur, mais celui de chercheur, d’ingénieur, d’entrepreneur, de propriétaire et de décideur.

Car dans le monde qui vient, la véritable souveraineté ne sera pas seulement la capacité à utiliser l’intelligence artificielle.

Ce sera la capacité à participer à sa construction.

Et si nous ne construisons pas nos propres autoroutes numériques, nous passerons toute notre vie à payer le péage sur celles des autres.

Par Dr Cheick KEITA, Président de OPND ( Observatoire Panafricain du Numérique pour le Développement).

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