Le 11 novembre 2025 restera une date historique pour la Guinée. Lors du lancement officiel des activités du mégaprojet Simandou au port de Moribayah, dans la préfecture de Forécariah, un moment inédit a marqué les esprits. À 11 heures 11 minutes précises, le tout premier train de minerai est apparu devant une foule impressionnée, sous les regards du président de la République, le Général Mamadi Doumbouya, et de ses homologues du Rwanda et du Gabon.
À la surprise générale, ce train était conduit par une jeune fille de seulement 26 ans : Fanta Bangoura, accompagnée de son collègue. Une première en Guinée.
Ce vendredi 12 décembre 2025, une équipe de Avenirguinee.org est allée à la rencontre de cette pionnière afin de retracer son parcours, comprendre sa motivation et recueillir son message à l’endroit de la jeunesse, notamment des jeunes filles. Entretien…
Avenirguinee.org : Bonjour Mlle Fanta, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Fanta Bangoura : Je m’appelle Fanta Bangoura. Je suis la première femme conductrice de train en Guinée et actuellement assistante à l’opération et à la formation au sein de la compagnie du Transguinéen.
À seulement 26 ans, pouvez-vous revenir sur votre parcours académique ?
J’ai fait mes études secondaires au lycée Bocar Biro Barry de Sangoyah, en sciences mathématiques, et j’ai obtenu le baccalauréat unique en 2016.
À l’université, j’ai étudié l’ingénierie mécanique à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, où j’ai été diplômée en 2020.
Après mes études universitaires, j’ai suivi une formation professionnelle de deux ans à l’Institut des chemins de fer, dans le cadre d’une coopération entre l’Université Gamal Abdel Nasser, l’Institut des chemins de fer à grande vitesse du Hunan en Chine et la société Winning Consortium Railway Guinea (WCRG).
J’appartiens à la première cohorte, formée entre 2020 et 2022. Après cette formation, j’ai effectué un stage, puis j’ai été recrutée au sein de WCRG où j’évolue depuis trois ans comme conductrice de train et cheffe d’équipe.
Qu’est-ce qui vous a motivée à exercer ce métier ?
J’ai toujours été passionnée par les branches techniques. Mon parcours universitaire en sciences exactes et en ingénierie mécanique m’a naturellement orientée vers le chemin de fer.
Lorsque l’opportunité de formation s’est présentée, je n’ai pas hésité. La Guinée a besoin de la technique et de la technologie pour se développer. Certes, ce n’est pas facile, mais avec le courage et la détermination, on peut briser les obstacles.
Êtes-vous aujourd’hui la seule femme conductrice de train en Guinée ?
Oui, pour le moment, je suis la seule femme à exercer dans le domaine ferroviaire en Guinée.
Vous avez conduit le premier train du projet Simandou lors du lancement officiel. Comment avez-vous vécu ce moment ?
Je me sens très fière. Cette réussite est le fruit de la confiance placée en nous par le gouvernement guinéen, par le président Mamadi Doumbouya et par tous les acteurs du projet Simandou.
Ce jour-là, j’étais remplie d’émotions. Le trajet de Beyla au port de Moribayah n’a pas été facile. Nous avons rencontré plusieurs difficultés, mais grâce à l’expérience acquise et à notre détermination, nous avons su surmonter les obstacles. C’était un immense honneur pour moi.
Était-ce votre rêve d’enfance ?
Au départ, non. Mais je croyais en l’avenir et aux opportunités que ce métier pouvait m’offrir. Il y a eu des moments où j’ai voulu abandonner, mais une voix intérieure me disait de continuer. Aujourd’hui, je savais que la Guinée finirait par avancer dans ce domaine.
Pouvez-vous piloter seule le train du port de Moribayah jusqu’à Beyla ?
Oui, c’est possible, mais avec des rotations. Le trajet est long et, pour des raisons de sécurité, le conducteur doit respecter des temps de repos.
Quelle a été votre première réaction lorsque vous avez appris que vous conduiriez le premier train du projet Simandou ?
J’étais partagée entre la peur, le rêve et la confiance. Le conducteur de train n’a pas droit à l’erreur. Devant le chef de l’État et sa délégation, la responsabilité était immense. Il fallait absolument assurer.
En tant que jeune femme, comment se passe la collaboration avec les partenaires étrangers ?
Il n’y a aucune exploitation. Tout ce que je fais est dans l’intérêt de mon pays et de la société. Au début, il y avait des difficultés, notamment liées à la langue et à la technologie. Mais aujourd’hui, je parle couramment le chinois et je travaille avec eux sans aucun problème depuis trois ans.
Où avez-vous commencé votre carrière de conductrice de train ?
J’ai débuté au Consortium de Boké, connu sous le nom de SMB, sur le chemin de fer d’Apilon-Boffa à Santou, au sein de Winning Consortium.
Comment vos parents ont-ils accueilli votre choix de carrière ?
Ils ont d’abord été surpris, car je venais à peine de terminer mes études universitaires. Mais connaissant ma passion pour les métiers techniques, ils m’ont soutenue.
Le milieu professionnel est très différent de l’université et j’ai vite compris les difficultés, notamment le manque de femmes dans ce secteur.
La pression sociale ou le mariage n’ont-ils pas freiné votre parcours ?
Non. J’ai commencé l’université très jeune, avant mes 18 ans. J’ai toujours privilégié mes études. Aujourd’hui, je ne suis pas encore mariée, mais je me marie bientôt.
Après le mariage, comptez-vous continuer à travailler ?
Bien sûr. Mon futur mari comprend parfaitement mon métier, car il évolue aussi dans le secteur minier. Je ne compte pas rester à la maison. Aujourd’hui, je suis déjà assistante à l’opération et à la formation des futurs conducteurs guinéens. Je serai leur formatrice.
Combien d’heures dure un trajet Moribayah–Beyla ?
Du port de Moribayah à Kérouané, le trajet dure environ 13 heures. Jusqu’à Beyla, environ 14 heures.
Parlez-nous de votre famille.
Je suis l’aînée et la seule fille de la famille. J’ai quatre frères. Ma mère est malade depuis de nombreuses années, ce qui constitue une grande source de motivation pour moi. Mon père aussi est affaibli et travaille de moins en moins. Aujourd’hui, je prends beaucoup de responsabilités familiales.
Quel message adressez-vous à la jeunesse, surtout aux jeunes filles ?
Je dis aux jeunes filles de croire en elles-mêmes, d’éviter les distractions inutiles et les chemins faciles. La vie n’est pas toujours rose. Il faut oser, persévérer et apprendre des échecs. Les échecs sont souvent des pas vers la réussite.
Entretien réalisé par Ibrahima Sory Camara et Sona Sylla, depuis le port de Moribayah.
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