Depuis 2019, le projet de création de l’Ordre National des Biologistes Médicaux, Techniciens de Laboratoire et Ingénieurs Biomédicaux en Guinée peine à voir le jour. Pourtant, cette initiative, soutenue par plusieurs acteurs du secteur de la santé, reste bloquée. Une situation qui soulève des interrogations et, surtout, des accusations graves de conflit d’intérêts au sommet du ministère de la Santé.
Dans une interview exclusive accordée à notre rédaction il y a un mois, le président de l’instance de coordination du processus, Dr Moussa Cissé, n’a pas mâché ses mots. Il pointe du doigt le ministre actuel de la Santé, Dr Oumar Djouhe, comme étant le principal obstacle à la mise en œuvre du projet. « Ce processus est bloqué par un conflit d’intérêts personnel », dénonce-t-il sans détour.
Un combat entamé depuis 2019
D’après Dr Cissé, l’idée de structurer la profession de biologiste médical en Guinée par la création d’un ordre au même titre que les médecins, pharmaciens ou sages-femmes, vise à moraliser un secteur clé pour le diagnostic et la prise en charge des patients. « Sans bon diagnostic, pas de bonne prise en charge », insiste-t-il.
Il rappelle que d’autres pays comme le Niger et le Burkina Faso ont déjà franchi le pas, inspirés du modèle guinéen à ses débuts. Pourtant, malgré les efforts de concertation et plusieurs rencontres avec les anciens ministres de la Santé, le processus reste bloqué depuis l’arrivée de Dr Djouhe à la tête du ministère.
Des intérêts croisés au cœur du blocage ?

Dr Cissé accuse Dr Djouhe d’être juge et partie dans ce dossier. « Il était acteur de cette initiative avant d’être ministre. Il a assisté aux réunions, contribué à l’élaboration des textes. Mais une fois ministre, il refuse tout échange avec nous », s’étonne-t-il. Le point de crispation ? Le conflit d’intérêts né du fait que le ministre serait à la fois pharmacien et biologiste.
Selon Dr Cissé, les textes fondateurs de l’Ordre stipulent qu’un professionnel ne peut appartenir qu’à un seul ordre à la fois. « On ne peut pas être à la fois pharmacien et biologiste médical dans deux ordres distincts. Or, cela remettrait en question l’appartenance actuelle du ministre à ces deux corps », soutient-il.
Une autre version du ministère
Pour obtenir un éclairage officiel, notre rédaction, après plusieurs tentatives, a pu échanger avec le ministre le samedi dernier en marge d’une activité à la commune de Ratoma. Sans faire de commentaires, il nous a orienté vers le Directeur National des Laboratoires, Prof. Mandjou Diakité, pour expliquer les raisons du retard.
Le 1er juillet 2025, Prof. Diakité nous a reçus. Pour lui, les accusations sont infondées. Il affirme que l’Ordre n’a jamais été officiellement créé en Guinée. « Ils ont peut-être tenu un congrès, mais juridiquement, aucun ordre n’existe encore », déclare-t-il. Pour lui, la mise en place d’un ordre professionnel suit un cadre juridique précis qui passe par la reconnaissance de la profession au niveau de la fonction publique et l’intégration dans le Code de santé publique, actuellement en cours de révision.
Une querelle de légitimité ?
Prof. Diakité soulève également un autre point sensible : la définition même du « biologiste médical« . Pour Dr, seuls les médecins et pharmaciens ayant suivi une spécialisation poussée (Bac +9 ou Bac +10) peuvent être reconnus comme biologistes médicaux. Or, selon lui, la majorité des acteurs à l’origine de l’initiative en Guinée sont issus de formations universitaires Bac +3 à Bac +4, ne répondant pas aux standards internationaux.
« Ce n’est pas leur faute », concède-t-il, « mais nous devons mettre de l’ordre dans cette profession. Tous les moutons ne se vendent pas au même prix. » Il affirme que le ministère n’est pas opposé à la création de l’ordre, mais insiste sur la nécessité de structurer la filière, clarifier les profils et attendre la réforme du Code de santé publique.
Un bras de fer institutionnel ?
Face à ces arguments, Dr Cissé maintient ses accusations, accusant le ministère d’instrumentaliser la réglementation pour empêcher la création d’un ordre qui viendrait bousculer l’équilibre des pouvoirs au sein des professions médicales. « Nous dénonçons un conflit d’intérêts à ciel ouvert. Ce n’est pas au ministre de signer notre document, mais c’est à lui de faciliter la procédure jusqu’au CNT », martèle-t-il.
Alors que le Code de santé publique est toujours en cours de révision, et qu’aucune date précise n’est avancée pour sa finalisation, l’avenir de l’Ordre des biologistes médicaux reste en suspens. Dr Cissé et ses pairs appellent le président de la République à prendre ses responsabilités, face à ce qu’ils qualifient de blocage politique déguisé en débat technique.
Dossier à suivre…
Ibrahima Sory Camara pour avenirguinee.org
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