Le 3 avril 1984, l’armée guinéenne a pris le pouvoir suite à l’annonce de la mort du premier président de la Guinée, feu Ahmed Sékou Touré, à l’époque par le général Lansana Conté. Comment le pouvoir a-t-il été pris par la force, sans effusion de sang, par ce groupe armé ? Comment l’armée était-elle organisée jusqu’à l’annonce du décès ? Ce sont ces questions que nous avons posées aujourd’hui au président de l’Association des Victimes de la Répression (AVR), Ibrahima Sory Dioumessy, ancien fonctionnaire de la police et magistrat à la retraite depuis 1990, dans une interview exclusive accordée à notre rédaction.
Le 3 avril 1984, après la mort de feu Ahmed Sékou Touré, les militaires ont annoncé la prise du pouvoir. Vous faisiez partie de ce groupe, expliquez-nous comment cet événement s’est passé ?
Merci beaucoup de m’avoir posé cette question sur cette date importante. C’est vrai, lors de la prise de pouvoir par l’armée guinéenne le 3 avril 1984, j’étais paramilitaire à l’époque, car les policiers étaient considérés comme des paramilitaires. Ce sont les militaires et les paramilitaires qui ont annoncé un communiqué le 3 avril pour dire que les forces de défense et de sécurité avaient pris le pouvoir.
Je vais relancer un peu le débat. Tout d’abord, le 26 mars 1984, le peuple de Guinée, à travers une déclaration du Premier ministre Lassana Beavogui, a appris la mort du président de la République, qui avait été évacué aux États-Unis pour des soins. Quand le décès a été annoncé au peuple de Guinée, des mouvements ont éclaté dans le pays. Les militaires, afin de mettre fin à ces mouvements, ont décidé de prendre le pouvoir. Certains étaient pour, d’autres étaient contre la prise du pouvoir par l’armée. Mais en conclusion, ce sont les militaires qui ont pris le pouvoir.
Un communiqué a donc été diffusé, invitant les forces de défense et de sécurité à se retrouver au camp Alpha Yaya Diallo. Lors de cette rencontre, un Comité Militaire de Redressement National (CMRN) a été mis en place et a été annoncé au peuple de Guinée. Ce Comité est devenu l’organe politique du pays. L’Assemblée a été dissoute, le gouvernement a été dissous, et la Constitution a été suspendue.
C’est à travers le CMRN que la population guinéenne a été informée des problèmes politiques du pays. Après la prise du pouvoir, le général Lansana Conté, qui était présent lors de la réunion, a été choisi par ses pairs comme président du CMRN, conformément à la règle militaire qui veut que le plus gradé prenne le pouvoir. Bien qu’il y ait d’autres colonels, ceux présents ont estimé qu’il fallait confier le pouvoir au général Lansana Conté.
Ensuite, le capitaine Facinet Touré, qui venait d’être nommé ministre des Affaires étrangères, est allé à la radiodiffusion nationale pour annoncer la prise de pouvoir par l’armée. J’étais présent ce jour-là, représentant le ministère de la Sécurité. Après avoir lu le discours à la Radio-Télévision Guinéenne, le capitaine Facinet Touré est parti. C’est ainsi que la population a appris la nouvelle. Il y a eu des scènes de joie, mais aussi des scènes de tristesse. Ceux qui étaient contents avaient leurs raisons, tout comme ceux qui étaient en colère. Mais dans l’ensemble, la prise de pouvoir s’est faite dans le calme. Il n’y a eu aucune victime, aucun mort, aucune violence. Les membres du parti ont aussi accepté la décision des militaires. C’est ainsi que la vie en Guinée a continué.
La prise de pouvoir du 3 avril a marqué un changement majeur, notamment en matière de politique économique. En effet, la Guinée, qui prônait le socialisme, a tourné le dos à ce système pour adopter le capitalisme et l’économie de marché. Ce changement a engendré quelques tensions entre les commerçants et les forces de l’ordre, mais ces contradictions ont été rapidement résolues, car les militaires se sont mis à la disposition des cadres du parti pour maintenir la cohésion nationale et éviter tout trouble.
Alors, la prise du pouvoir le 3 avril a-t-elle entraîné des morts ?
Non, pas du tout. Lors de la prise de pouvoir par l’armée, il n’y a eu aucune mort. Les militaires se sont réunis au camp Alpha Yaya et ont décidé de choisir les membres du Comité Militaire de Redressement National. Ce comité est devenu l’instance politique dirigeant le pays. Après cela, les préfets et gouverneurs ont été nommés, et tout s’est déroulé dans une parfaite cohésion entre civils et militaires. Il n’y a eu aucun incident.
À ce moment-là, quelle fonction occupiez-vous et à quel grade ?
J’étais commissaire de police à l’époque, au ministère de la Sûreté. Nous étions plusieurs commissaires là-bas. Lors de l’annonce de la prise de pouvoir, les populations de Conakry se sont précipitées vers la prison centrale pour libérer les détenus. Nous avons dû intervenir pour les en empêcher, en expliquant qu’il n’était pas question de libérer tout le monde, car parmi les détenus, il y avait des criminels. Nous avons donc bloqué la population et procédé à un tri : les criminels dangereux ont été maintenus en détention, tandis que ceux emprisonnés pour des délits mineurs ou politiques ont été libérés. Les militaires et paramilitaires étaient chacun à son poste pour garantir l’ordre. Le premier problème était de calmer la population, car les militaires craignaient une réaction du parti, qui était solidement implanté depuis 26 ans. Heureusement, les Guinéens ont su faire preuve de solidarité et ont trouvé une solution pour éviter toute confrontation.
La mort de Sékou Touré a-t-elle été perçue comme un événement joyeux du côté des militaires et de la population ?
Vous savez, lorsqu’un régime est dur, il y a toujours des partisans et des opposants. La mort de Sékou Touré a été vécue par les familles des anciens détenus comme une forme de justice. Beaucoup de ces familles étaient contentes, car elles considéraient que Sékou Touré, qui avait emprisonné leurs proches, avait été puni par Dieu. Cependant, il est important de souligner que Sékou Touré n’était qu’un responsable d’un système qui était en place. La responsabilité de ce qui s’est passé n’incombe donc pas seulement à lui, mais à l’ensemble du système.
Comment avez-vous vécu ce moment ?
Nous avons tous eu notre propre perception de Sékou Touré. Après l’annonce de sa mort, beaucoup ne croyaient pas que c’était vrai. Le président avait été malade à Kaloum, puis évacué à la clinique Belle Vue avant d’être transféré aux États-Unis. Le roi du Maroc avait demandé un avion médicalisé pour l’emmener. C’est seulement lorsque Diarra a annoncé officiellement la mort du président Sékou Touré que tout le monde a été convaincu de la véracité de l’information.
Ibrahima Sory Camara pour avenirguinee.org
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