Près d’un mois après l’interdiction de la consommation et de la vente de chicha sur l’ensemble du territoire national, les conséquences socio-économiques se font lourdement sentir dans le secteur de l’hôtellerie et des loisirs. Plusieurs bars et lounges ont dû fermer leurs portes face aux opérations de contrôle des autorités. Dans une interview exclusive accordée à notre rédaction ce mardi 3 novembre 2026, Ibrahima Sory Sékou Camara, responsable au sein de l’Association des bars, motels, hôtels et restaurants, tire la sonnette d’alarme.
« D’abord, c’est une décision qui a été prise sans nous consulter. Dans des conditions normales, l’État aurait dû consulter les acteurs du secteur en amont. Depuis cette interdiction, c’est un choc énorme pour le milieu des bars, hôtels, restaurants, boîtes de nuit et autres complexes. Parce que la chicha représente, pour la majeure partie de ces établissements, 60 à 70 % des revenus », regrette-t-il.
Le responsable souligne également le poids économique de ces structures, souvent perçues négativement : « Cette mesure a réellement impacté le chiffre d’affaires de nombreuses entreprises. En Guinée, les lieux de loisirs sont trop souvent assimilés à des endroits de débauche ou sans importance pour la société. Or, ces établissements emploient des jeunes, s’acquittent de leurs factures et impôts, et participent pleinement au PIB à travers l’achat de consommables (boissons, produits d’entretien, etc.). Cependant, c’est une décision gouvernementale que nous ne pouvons que respecter. J’appelle d’ailleurs tous les acteurs du secteur au respect de la loi. Même si cette décision ne joue pas en notre faveur, il est nécessaire de s’y conformer pour l’instant, en attendant qu’une solution négociée soit trouvée. »
Poursuivant son analyse, l’acteur du secteur déplore la précarisation soudaine de nombreux travailleurs et investisseurs : « Beaucoup d’emplois ont été perdus et plusieurs établissements ont mis la clé sous la porte. Certains complexes ont dû fermer la totalité de leurs salons. Je pense notamment à un jeune entrepreneur qui avait contracté un prêt bancaire pour s’installer en Guinée et créer de l’emploi. Après seulement cinq à six mois d’activité et avoir payé un an de loyer d’avance, son louange chicha a été fermé. Aujourd’hui, il se retrouve endetté auprès de sa banque, avec des investissements en matériel et des produits irrécupérables, sans oublier ses employés réduits au chômage. Il faut voir au-delà du simple divertissement : il y a derrière cela un véritable business, des sacrifices et d’importants investissements. »
Concernant les charges des établissements, il précise : « La chicha constitue entre 60 et 70 % des recettes dans la plupart des lieux de distraction. C’est considérable. Or, ces structures ont des charges fixes incompressibles : salaires, factures d’eau et d’électricité, sécurité, impôts et taxes. Les établissements qui tentent de maintenir leurs portes ouvertes aujourd’hui sont à l’agonie et ne tiendront pas longtemps. »
Face à cette crise, l’intervenant suggère à l’État d’opter pour une réglementation stricte plutôt que pour une fermeture systématique : « Je suggère à l’État d’impliquer les acteurs professionnels pour qu’on puisse s’asseoir ensemble et encadrer le secteur. Il faut reconnaître qu’on était arrivés à un niveau d’anarchie où des mineurs ou des élèves en uniforme fréquentaient certains lieux, parfois situés trop près des écoles ou des lieux de culte. Ce sont des dérives qu’il faut absolument corriger pour respecter l’autorité de l’État et protéger la jeunesse. La vente devrait être interdite aux mineurs, aux élèves et aux femmes enceintes. En revanche, pour les adultes majeurs, une consommation encadrée doit être envisageable, comme cela se fait ailleurs », propose-t-il.
Reconnaissant les risques sanitaires, il appelle néanmoins à une prise en compte des réalités économiques et patriotiques des investisseurs : « Je suis d’accord que la chicha est mauvaise pour la santé, au même titre que la cigarette, les sodas ou les boissons énergisantes. C’est l’excès qui est nuisible en toute chose. On aurait pou éviter une mesure aussi radicale et penser à toutes ces personnes qui en vivent. Beaucoup de Guinéens de la diaspora choisissent de revenir investir leurs économies au pays par patriotisme. Les autorités devraient chercher à protéger ces initiatives locales. Pour l’instant, nous recommandons à tous les acteurs de se soumettre à la décision officielle. Notre démarche consiste à respecter la loi, tout en sollicitant des autorités une démarche de concertation pour trouver une solution adéquate permettant de reprendre les activités dans un cadre plus ordonné et responsable. »
Ibrahima Sory Camara et Sona Sylla pour Avenirguinee.org



