À Tokyo, lors des 20es Championnats du Monde d’Athlétisme 2025, réunissant 198 nations et 2 202 participants, Fatoumata Balley a ému tout le peuple de Guinée. Officiellement classée 12e lors de la finale disputée au Japon, elle avait terminé 33e des qualifications, se hissant ainsi au rang des athlètes sélectionnées via le « Next Best ». Médaillée d’or aux Jeux de la Francophonie en 2023, d’argent aux Jeux Africains en 2024, et de bronze aux Championnats d’Afrique la même année, l’athlète guinéenne est aujourd’hui la première et seule à avoir atteint une finale mondiale dans sa discipline.
Jointe depuis la France par notre rédaction, Fatoumata Balley s’est exprimée avec une immense déception.
D’entrée de jeu, Fatoumata revient sur son parcours, jalonné de trophées : « Toutes ces performances, toutes ces médailles, ça représente énormément pour moi qui ai eu une enfance très compliquée. Un parcours de vie difficile, jusqu’à l’âge adulte. C’est une fierté d’accomplissement, surtout personnelle. Je suis reconnaissante de ce que la vie m’a permis de vivre. Cela symbolise la joie, le bonheur, l’espoir pour la Guinée, pour les enfants en situation de handicap, qu’il soit visible ou non. »
Interrogée sur les raisons de ses performances, elle déclare : « C’est ma force. Ma force de caractère, de vie. Depuis toute petite, je suis une guerrière, une battante. Je me bats pour ma vie, pour ce que j’estime juste, pour être moi-même. Et c’est ce qui m’a permis, lors des championnats du monde, d’atteindre cette finale. Personne ne m’y attendait, et finir 12e, c’est une surprise. Contrairement à d’autres concurrentes, je suis restée concentrée sur qui je suis, sur ma technique, et c’est ce qui m’a permis de performer. »
Elle poursuit : « Je ne me suis pas mise trop de pression, car je suis une femme qui aurait pu perdre la vie très tôt. J’ai appris à relativiser dans tout ce que je fais. L’athlétisme ne me définit pas, ce n’est qu’une partie de moi. Même si j’avais échoué aux Mondiaux – ce qui peut arriver – je ne me serais pas effondrée. Je préfère me concentrer sur ce que j’ai accompli, plutôt que de craindre ce que je pourrais rater. »
L’athlète confie : « J’ai participé aux Mondiaux, j’ai fait partie des 36 meilleures au monde. Ça dépasse de loin le fait de ne pas avoir décroché une médaille. Jusqu’à la fin de ma vie, je pourrai dire que j’ai été parmi les 36 meilleures mondiales. Cela n’a pas de prix. En me concentrant sur cela, plutôt que sur la pression d’une médaille, j’ai su rester calme et performer, là où d’autres ont échoué sous la pression. »
Concernant le soutien des autorités guinéennes : « Je suis arrivée à la 12e place mondiale sans aucune aide de mon pays. Je n’ai pas honte de le dire. Je ne vais pas mentir au peuple guinéen qui me soutient. Financièrement, ce que j’ai reçu, ce sont des primes de participation les mêmes que pour n’importe quel autre participant, même ceux qui n’ont pas atteint la finale. C’est tout ce que j’ai eu. »
« Aujourd’hui, certaines choses bougent. Les institutions sportives commencent à chercher des solutions pour m’accompagner. C’est une leçon : la Guinée a de grands potentiels sportifs, même si je m’entraîne en France. Il faut les repérer, les accompagner, les faire éclore. Avec peu de moyens, on peut faire de grandes choses. »
Très engagée, elle révèle : « Je suis la preuve vivante qu’on peut aller loin sans moyens. Je termine presque tous mes mois dans le rouge. Je paie un loyer de 900 euros, je n’ai pas de travail. Je vis des aides de l’État et du soutien de ma famille. Et pourtant, je suis la plus grande athlète guinéenne de tous les temps, tous sports confondus. Mon palmarès parle pour moi. Ce n’est pas normal que je ne puisse pas vivre de mon sport. J’espère que cela changera. »
À propos de la bourse olympique, elle déclare : « J’ai fini 12e mondiale dans une discipline aussi exigeante que le saut en hauteur. Imaginez ce que je peux faire si je suis bien accompagnée pour les Mondiaux à Pékin dans deux ans, ou les JO de Los Angeles dans trois ans. Le Comité Olympique guinéen a fini par m’accorder la bourse. Je suis reconnaissante, mais cela fait longtemps que je la réclame. »
Et d’ajouter : « À trois ans des JO, je suis heureuse d’avoir cette bourse. Franchement, si on ne la donne pas à l’athlète le plus à même de remporter une médaille, à quoi sert-elle ? Merci au Comité National Olympique et Sportif Guinéen, car c’est une aide importante. »
Déterminée, Fatoumata annonce : « Dans un peu plus d’un mois, il y a les Jeux islamiques à Riyad, du 7 au 21 novembre 2025. J’espère y représenter la Guinée sur le podium, voire décrocher l’or, surtout après Tokyo. En 2026, il n’y aura ni Mondiaux ni JO, mais les Championnats d’Afrique. Après ma 3e place l’an dernier, je vise l’argent. En 2027, aux Mondiaux à Pékin, mon objectif est de faire à nouveau la finale, voire le top 8. Et en 2028, aux JO de Los Angeles, je veux ramener la première médaille olympique de l’histoire de la Guinée. J’en suis capable, à condition d’être soutenue. »
Finaliste mondiale à Tokyo, elle lance un message clair : « Je l’ai dit plusieurs fois. La Guinée est mon pays, celui où je suis née. Même si j’en ai été arrachée tôt, j’ai toujours voulu me reconnecter à elle. Je n’ai jamais représenté la Guinée pour la gloire ou l’argent, et je ne le ferai jamais pour ça. Je le fais par amour, pour montrer que la Guinée a du potentiel. Ce n’est pas juste un pays pauvre. J’aimerais que les gens s’intéressent à la Guinée à travers moi. »
Déçue par les autorités, elle ajoute : « C’est dommage que mon engagement ne soit pas davantage soutenu, même matériellement. Je ne demande pas des millions, juste de quoi vivre sereinement et me concentrer à 100 %. Des discussions sont en cours. J’attends de voir ce qu’on me proposera. »
Fatoumata conclut avec un message inspirant : « La vie ne sera pas tendre avec vous. Vos rêves peuvent être mis à mal selon votre lieu de naissance, votre famille, ou les épreuves que vous traversez. Mais personne ne vit à votre place. Si vous avez un rêve, une ambition – sportive, culturelle, artistique – donnez tout pour y arriver. Battez-vous. Sortez de vos zones de confort. Et surtout, n’ayez jamais honte d’être qui vous êtes. »

Alsény Savané pour Avenirguinee.org
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